05.12.2011
La mort d'une utopie
Le Docteur s'en est allé dimanche matin, finalement emporté par les djinns des nuits paulistes. Forcément injuste et précipitée, sa révérence plonge le peuple des footballeurs dans une interminable saudade. Celle qui célèbre un Âge d'or à jamais disparu. Une utopie envolée pour toujours.
Car Socrates était une utopie.
D'abord celle du footballeur absolu. Un capitaine, un guide. Au service de ses partenaires et, surtout du ballon. Véritable tour de contrôle et d'élégance, Socrates possédait la nonchalance seigneuriale de ceux qui aiment offrir. Il était ce numéro 8 floqué dans son dos. Le gardien du tempo et des équilibres. Ce compagnon d'ivresse des créateurs lorsque les une-deux endiablés enchantaient les foules. Mais aussi le frère de labeur des lignes arrières et de son compère Falcao quand la créativité carioca prenait des faux airs d'anarchie.
Socrates incarnait également l'utopie d'un football total, trop beau pour se soumettre au diktat du résultat. La Seleção de Tele Santana (82-86) dont il porta fièrement le brassard partage avec la Hollande des seventies et la Hongrie de Puskás le titre sublime de "meilleure équipe de tous les temps à n'avoir rien gagné". Au milieu des Junior, Serginho, Zico, Eder, Falcao ou Cerezo, Socrates régalait. «Il ne faut pas jouer pour gagner mais pour que l'on ne t'oublie pas», déclara-t-il un jour comme une évidence. Quiconque s'est fait ensorceler par cette équipe du Brésil aux cuissettes moulées, n'oubliera jamais son bonheur (voir vidéo ci-dessous). Quiconque l'a vu attaquer sans relâche ce 5 juillet 1982 alors qu'un match nul lui assurait les demi-finales, pleure encore aujourd'hui l'insolente réussite de Paolo Rossi.
Enfin le "Docteur Socrates" portait haut l'utopie d'un sport-citoyen. Pédiatre, humaniste, révolutionnaire, il réunissait en lui le joueur "fuoriclasse" et l'homme de valeurs au service de la collectivité. Rêvant d'un socialisme parfait au cœur de la dictature militaire, Socrates avait instauré "la démocratie corinthiane", système d'autogestion inédit qui faisait reposer toutes les décisions du club sur la concertation de ses salariés. Depuis quelques années, les dérives autocrates du football moderne l'avaient plongé dans une nostalgie sans retour.
Plus que son Docteur adoré, le monde du ballon a perdu dimanche matin un remède, le remède. L'utopie d'un autre football.
Son secrétaire dévasté
Mathieu Aeschmann
VIDEO: Brazil 1982 - A tribute to the art of football
13:37 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : socrates, hommages, brésil 1982, docteur, mort, démocratie, socialisme
05.10.2011
Javier Pastore et l'argent
N’en déplaise aux pingres de l’Hexagone qui ont traversé leur été à dénoncer une arnaque. Ou même aux donneurs de leçons qui se gargarisent depuis trois semaines à grand renfort de: «Je vous avais dit que 42 millions restaient une somme très abordable pour un gamin de cette trempe.». Réduire Javier Pastore à de simples contingences pécuniaires transpire l’ignorance et, plus encore, la vulgarité.
Pour s’en convaincre, une relecture des considérations esthétiques d’un certain Immanuel K. rappelle cette vérité infaillible. Le Merveilleux n’a pas de prix. Contrairement à l’expression de la beauté qui permet un regard objectif et quantifiable, le sublime dépasse l’entendement. Il bouscule, dérange, émeut. Chacune de ses apparitions échappe à tout jugement de valeur car il transporte le sujet qui l’observe.
Regarder Javier Pastore est une rencontre avec le sublime. Avec El Flaco, la plus insignifiante des passes éblouit par son évidence. Quant à sa conduite de balle, elle semble inventer une forme déroutante de fusion homme-ballon. «Un flamant rose prêt à s’envoler», décrit le biomécanicien Jean-Benoît Morin dans L’Equipe de ce jour. «Un danseur de tango», reprend la chorégraphe Armelle van Eecloo. Tous unis dans une forme de fascination transcendantale.
Le meneur de jeu argentin est-il décisif? Marque-t-il? Fait-il marquer? En ce moment oui. Et avec une maestria envoûtante. Mais ces questions historiquement essentielles de la chose footbalistique perdent tout leur sens au contact de Javier Pastore. Car cet Argentin au regard perdu pourrait manquer cent contrôles dans un match qu’il fascinerait toujours autant. Peut-être qu’El Flaco ne gagnera la Ligue des Champion ou le Ballon d’or. Peu importe. Il est déjà le digne héritier des Garrincha, Best, Socrates ou Francescoli. Cette caste en équilibre entre le jeu et l’art.
Pour le Docteur, son dévoué secrétaire
Mathieu Aeschmann13:11 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art, best, football, francescoli, garrincha, javier pastore, socrates