Les ordonnances du Docteur Socrates
Digressions amoureuses sur le jeu de football et autres remèdes universels

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02.04.2012

Swanselona et les fantômes d'Anfield

Même par la fenêtre du petit écran, il fait bon dédier son dimanche à la ferveur originelle qui entoure les pelouses anglaises. Cette ballade printanière emmenait hier le scrutateur de Saint-James Park à White Hart Lane, d’un classique du Nord gorgé de valeurs ouvrières vers les arabesques presque latines de deux séduisants «sudistes» que tout sépare. Quatre heures de football pour un constat rassurant: l’aura ne remplacera jamais durablement les idées.

dalglish.jpgL’aura, c’est celle sérieusement entamée de Kenny Dalglish. Le vieil homme est une légende. En short ou au tableau noir, il a porté Liverpool vers ses plus grands succès au point d’en incarner les valeurs à travers les âges. Or si son palmarès mérite une statue, le jeu qu’il propose depuis un an à la tête des Reds provoque des maux de tête. Eclipsée dimanche par un Newcastle plus cohérent que génial, son équipe a erré comme souvent cette saison, cherchant un style, un leader et des convictions.
«Nous perdons certains matches car nous voulons absolument imposer notre beau jeu», expliquait l'Ecossais y a huit jours. Stupeur et étranglement. King Kenny distingue-t-il encore ces longs ballons balancés vers l’énigme Andrew Carroll? A-t-il seulement remarqué que la «qualité technique» de sa charnière Skrtel-Agger empêchait tout projet de relance soignée? Osons l’hypothèse que Dalglish jacasse pour mieux dissimuler son désarroi et faire oublier les quelques 180 millions (Suarez, Carroll, Adam, Henderson, Downing) investis depuis quinze mois. Car sinon, il sera temps d’envisager la sénilité.

 

Après les rafraîchissements de rigueur, cap sur le nord de Londres afin de mettre à l’épreuve les idées fixes d’une tribu d’irréductibles Gallois. Impertinent et joueur, le Swansea FC n’envisage le football qu’avec le ballon. Qu’importe un budget dérisoire, les Cygnes imposent leur dogme de la passe face à n’importe quel adversaire (L’Equipe Mag les plaçait au 5e rang des équipes réalisant le plus de passes par match en Europe). rodgers2.jpg
Comment diable ces étonnants Gallois allaient-ils s’en sortir pour confisquer le ballon aux artistes Modric, Bale ou van der Vaart? Réponse, en étirant une invraisemblable passe à dix aux quatre coins du terrain. Certes, les Spurs remportèrent l’enjeu grâce aux talents conjugués de van der Vaart et d’Adebayor (3-1). Mais le promu porta davantage le ballon, frappa sur le poteau et infligea un premier quart d’heure dantesque à des Londoniens réduits à courir après une sphère devenue insaisissable (70% de possession).

Initiée en 2006 et depuis la 4e division (!) par Roberto Martinez (aujourd’hui à Wigan), cette révolution par le jeu est assumée cette saison par Brendan Rodgers. Il y a encore cinq ans, le Nord Irlandais entraînait les juniors de Chelsea lorsqu’un certain José Mourinho fit des pieds et des mains pour lui confier la réserve. Aujourd’hui, l’homme a transformé une escouade de sans-grade - qui connaissait les Caulkner, Williams, Sigurdsson and Co.? – en un collectif envié de tous. Et si Kenny Dlaglish passait son été en stage dans le Pays de Galles?

Avec la bénédiction du Docteur, son secrétaire de l'au-delà
Mathieu Aeschmann

17:58 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : premier league, liverpool, swansea, kenny dalglish, tottenham, newcastle, brendan rodgers, alberto martinez, possession, football total

11.01.2012

Messi ou le dilemme de l'admirateur

messi.jpgObserver Lionel Messi à l'oeuvre est un régal. Le genre de bonheur simple qui transcende les présupposés tactiques et réconcilierait presque les dogmes partisans. Quand le talent s'incarne avec une telle évidence, il laisse bouche bée. Unifiant dans un silence admiratif le peuple des suiveurs.

Pourtant lundi soir, l'image de "la puce" présentant son troisième Ballon d'or à l'aréopage cravaté du football mondial suscita en moi un dilemme, capable de se transformer en débat de chiffonniers. Pour devenir un jour le "plus grand de tous les temps", Lionel Messi doit-il rester ou partir? Autrement dit, pour être admiré au plus près de ses extraordinaires aptitudes, le soliste de Rosario doit-il à jamais s'inscrire dans le collectif hors norme du FC Barcelone? Ou au contraire, prouver qu'il est capable de transcender le jeu de n'importe quel autre grand d'Europe?

La première hypothèse promet un déluge d'actions aux confins de la complicité. Enfant de la Masia, Lionel Messi est l'ornement au sommet d'une cathédrale érigée avec patience et savoir-faire. Il est le sublime rendu unique par la beauté qui l'entoure. Or à 24 ans, l'Argentin peut encore faire chanter le Camp Nou pendant presque une décennie. Thiago Alcantara aura alors remplacé Xavi. Et les accélérations de Victor Sanchez ou de Neymar auront eu raison des vieilles jambes de Don Andrés. Mais peu importe. Puisque les artistes passent et le tour de magie demeure.

La seconde anticipation privilégie l'expression individuelle, la logique économique et le risque. A priori moins romantique, elle se pare cependant d'un double argument ravageur. D'abord celui du doute, sournois et persistant, qu'il s'agit de lever. Et si Lionel Messi n'avait pas Xavi et Iniesta derrière lui? Brillerait-il autant ou se noierait-il dans trop de dribbles inutiles comme avec sa sélection Albiceleste? Ensuite celui fantasmatique du talent universel. Leo pourrait-il amener Rafael van der Vaart et Luka Modric sur le podium du Ballon d'or s'il jouait à Tottenham? Arsène Wenger et ses gamins gagneraient-ils enfin la Ligue des champions avec l'extraterrestre derrière Robin van Persie?

Avouez que ces fantasmes sont presque aussi attirants qu'un Messi à vie en blaugrana.

 

Pour le Docteur, son secrétaire de l'au-delà
Mathieu Aeschmann

 

12:45 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : lionel messi, fc barcelone, transfert, ballon d'or, histoire

05.12.2011

La mort d'une utopie

socrates.jpgLe Docteur s'en est allé dimanche matin, finalement emporté par les djinns des nuits paulistes. Forcément injuste et précipitée, sa révérence plonge le peuple des footballeurs dans une interminable saudade. Celle qui célèbre un Âge d'or à jamais disparu. Une utopie envolée pour toujours.

Car Socrates était une utopie.

D'abord celle du footballeur absolu. Un capitaine, un guide. Au service de ses partenaires et, surtout du ballon. Véritable tour de contrôle et d'élégance, Socrates possédait la nonchalance seigneuriale de ceux qui aiment offrir. Il était ce numéro 8 floqué dans son dos. Le gardien du tempo et des équilibres. Ce compagnon d'ivresse des créateurs lorsque les une-deux endiablés enchantaient les foules. Mais aussi le frère de labeur des lignes arrières et de son compère Falcao quand la créativité carioca prenait des faux airs d'anarchie.

Socrates incarnait également l'utopie d'un football total, trop beau pour se soumettre au diktat du résultat. La Seleção de Tele Santana (82-86) dont il porta fièrement le brassard partage avec la Hollande des seventies et la Hongrie de Puskás le titre sublime de "meilleure équipe de tous les temps à n'avoir rien gagné". Au milieu des Junior, Serginho, Zico, Eder, Falcao ou Cerezo, Socrates régalait. «Il ne faut pas jouer pour gagner mais pour que l'on ne t'oublie pas», déclara-t-il un jour comme une évidence. Quiconque s'est fait ensorceler par cette équipe du Brésil aux cuissettes moulées, n'oubliera jamais son bonheur (voir vidéo ci-dessous). Quiconque l'a vu attaquer sans relâche ce 5 juillet 1982 alors qu'un match nul lui assurait les demi-finales, pleure encore aujourd'hui l'insolente réussite de Paolo Rossi.

Enfin le "Docteur Socrates" portait haut l'utopie d'un sport-citoyen. Pédiatre, humaniste, révolutionnaire, il réunissait en lui le joueur "fuoriclasse" et l'homme de valeurs au service de la collectivité. Rêvant d'un socialisme parfait au cœur de la dictature militaire, Socrates avait instauré "la démocratie corinthiane", système d'autogestion inédit qui faisait reposer toutes les décisions du club sur la concertation de ses salariés. Depuis quelques années, les dérives autocrates du football moderne l'avaient plongé dans une nostalgie sans retour.

Plus que son Docteur adoré, le monde du ballon a perdu dimanche matin un remède, le remède. L'utopie d'un autre football.

Son secrétaire dévasté
Mathieu Aeschmann

 

VIDEO: Brazil 1982 - A tribute to the art of football

 

13:37 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : socrates, hommages, brésil 1982, docteur, mort, démocratie, socialisme

07.11.2011

Bielsa, Guardiola et Jim Jarmusch

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Plongée sous le déluge, la cathédrale de San Mamés a réuni dimanche soir l’apôtre absolu du beau jeu et son disciple le plus talentueux. Marcelo Bielsa retrouvait Pep Guardiola, cinq ans après une rencontre quasi-mystique à Maximo Paz, dans la province de Santa Fe. Ce jour lointain d’automne 2006, l’ancien régulateur du Barça n’est que l’embryon d’un entraîneur. Il a humblement traversé le globe pour tester ses intuitions auprès de ses pères spirituels. Après Angel Cappa, Ricardo La Volpe ou César Luis Menotti, Pep se retrouve enfin face à «l’ermite fou», ce technicien nourri d’absolu à qui il voue une admiration sans bornes.

 

Relaté dans un article exceptionnel du magazine SoFoot*, l’entretien dure une douzaine d’heures autour d’un asado. Guardiola confie son respect infini au 3-4-3 qui condamna l’Argentine de Bielsa en 2002. Les deux hommes visionnent des phases de jeu, débattent puis s’accordent sur «le modèle Van Gaal». Soudain Bielsa interpelle le jeunot: «Pourquoi, vous qui connaissez toute la saleté qui entoure le milieu du football, le haut degré de malhonnêteté de certaines personnes, vous tenez tant à y revenir et vous mettre à entraîner? Vous aimez donc tant ce sang?» Et Guardiola de répondre: «J’ai besoin de ce sang.»

 

Qu’ont bien pu se dire Bielsa et Guardiola dans les coursives de San Mamés? Oppressés par la horde des micros, électrisés par cette égalisation inespérée de Lionel Messi (2-2), ont-ils pris le temps d’évoquer Maximo Paz? Il me plaît ce matin d’imaginer ces deux esprits rebelles fausser compagnie à leurs couleurs pour s’accouder au zinc d’un café d’Otxarkoaga. J’imagine Bielsa et Guardiola – à moins que ce ne soit Tom Waits et Iggy Pop – pour une de ces nuits hors du temps où seules les digressions ont du sens. C’est beau un schéma tactique quand il se noie dans les volutes de fumée.

*Devenir Pep Guardiola par F. Losada, J. Prieto Santos et A. Furlone, SoFoot no 89, septembre 2011.

Pour le Docteur, son dévoué secrétaire
Mathieu Aeschmann

 

13:01 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marcelo bielsa, pep guardiola, fc barcelone, athletic bilbao, jim jarmusch, tactique, sofoot, van gaal, tom waits, iggy pop

29.10.2011

Descendre à Tourbillon

 

 

Et si l’esprit de Tourbillon se cachait dans sa promesse, dans son pèlerinage bien plus qu’au cœur de ses gradins fatigués par le temps? Il plane sur le chemin qui conduit l’amoureux du football de la gare de Sion jusqu’à son stade un envoûtant parfum de possible. Souvent une énergie, une envie. Parfois une méfiance, une odeur de soufre.

 

Aux antipodes de l’exode industriel et impersonnel qui mène à la Praille, le chemin de Tourbillon se nourrit d’un climax de ferveur silencieuse. Contrairement à la longue et sinueuse montée vers la Pontaise ou à ce déboulé presque précipité sur la Maladière, la route de Tourbillon se révèle juste assez longue pour laisser entrer l’imaginaire. De quoi nourrir impatience et espoirs sans jamais les précipiter.

 

De George Haldas à Jean-Jacques Tillmann, les écrivains du football n’ont cessé de chanter la magie de l’avant-match. «Une attente dans le calme avec une secrète allégresse, écrivait l’écrivain-philosophe genevois dans sa «Légende du Football». Fraîcheur, paix, jeunesse du monde (quel que soit votre âge) et quelque chose encore, d’absurde et de revigorant, comme une bouffée d’avenir.»

 

Sur le chemin de Tourbillon, l’avenir est toujours prometteur, parfois même enchanteur. Il rappelle les sorties de métro vers Upton Park ou Stamford Bridge. Mieux, il réveille les souvenirs de la rue de Lyon et du chemin des sports. Sur la route des Charmilles, cette autre destination qui a toujours porté en elle la promesse d’un Tourbillon d’émotions.

 

Pour le Docteur, son dévoué secrétaire
Mathieu Aeschmann

22:42 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : tourbillon, fc sion, stade, servette, charmilles, georges haldas, attente, promesse

22.10.2011

Lire sous les casques

Samedi 8 octobre, aéroport de Cardiff. L’équipe de Suisse camoufle sa déception sous des casques volumineux. Les silhouettes absentes, presque hagardes, baladent un masque de la défaite qui ne se reflète que sur les écrans de leurs exutoires numériques. Vers quels rivages surfe donc un footeux au lendemain d’une défaite mortifiante? Coup d’œil fébrile à la presse, réseaux sociaux, boursicotage, parmi le flux des spéculations s’invite une question faussement accessoire. Combien seront-ils parmi ces 18 sélectionnés de l’expédition galloise à remplir leur devoir citoyen deux semaines plus tard lors du grand raout des Elections fédérales?

 

Pour Xherdan Shaqiri, Admir Mehmedi ou Granit Xhaka, ce 23 octobre 2011 représente une date symbolique, celle du baptême électoral à l’échelle nationale. Comment ces nouveaux porte-drapeaux de notre identité pensent-ils le corps social? Leur caste de talentueux privilégiés cachent-elles des idéalistes, des rêveurs ou même des indignés? Un esprit vagabond me pousse à imaginer Michel Pont expliquant à Johan Djourou les différences profondes qui empêchent Christian Lüscher et Robert Cramer de prendre l’apéro ensemble. Je me représente Marco Wölfli tentant de convaincre son coéquipier Nassim Ben Khalifa que Christa Markwalder ferait dans dix ans une bien meilleure conseillère fédérale qu’Ada Marra.

 

Utopie, élucubrations, rigolent déjà ceux qui s’accrochent au dogme d’un univers sportif imperméable aux enjeux de l’espace public. Peut-être. Mais selon quels critères? En quoi les considérations politiques d’une enseignante, de l’avocat ou du dernier réalisateur à la mode auraient-elles plus de valeur que celles d’un footballeur? A l’heure d’embarquer sur le vol spécial des illusions perdues, cette avalanche de questions citoyennes demeure en suspens. Tout juste aura-t-elle eu le mérite d’enfanter une ultime interrogation aux accents pénitents. Notre presse trop souvent monolithique est-elle la victime ou le coupable désigné de ce cloisonnement réfractaire à tout mélange des genres?

Pour le Docteur, son dévoué serviteur
Mathieu Aeschmann

14:38 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : football, équipe de suisse, politique, presse, élections fédérales, espace public

05.10.2011

Javier Pastore et l'argent

 

 

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N’en déplaise aux pingres de l’Hexagone qui ont traversé leur été à dénoncer une arnaque. Ou même aux donneurs de leçons qui se gargarisent depuis trois semaines à grand renfort de: «Je vous avais dit que 42 millions restaient une somme très abordable pour un gamin de cette trempe.». Réduire Javier Pastore à de simples contingences pécuniaires transpire l’ignorance et, plus encore, la vulgarité.

Pour s’en convaincre, une relecture des considérations esthétiques d’un certain Immanuel K. rappelle cette vérité infaillible. Le Merveilleux n’a pas de prix. Contrairement à l’expression de la beauté qui permet un regard objectif et quantifiable, le sublime dépasse l’entendement. Il bouscule, dérange, émeut. Chacune de ses apparitions échappe à tout jugement de valeur car il transporte le sujet qui l’observe.

Regarder Javier Pastore est une rencontre avec le sublime. Avec El Flaco, la plus insignifiante des passes éblouit par son évidence. Quant à sa conduite de balle, elle semble inventer une forme déroutante de fusion homme-ballon. «Un flamant rose prêt à s’envoler», décrit le biomécanicien Jean-Benoît Morin dans L’Equipe de ce jour. «Un danseur de tango», reprend la chorégraphe Armelle van Eecloo. Tous unis dans une forme de fascination transcendantale.

Le meneur de jeu argentin est-il décisif? Marque-t-il? Fait-il marquer? En ce moment oui. Et avec une maestria envoûtante. Mais ces questions historiquement essentielles de la chose footbalistique perdent tout leur sens au contact de Javier Pastore. Car cet Argentin au regard perdu pourrait manquer cent contrôles dans un match qu’il fascinerait toujours autant. Peut-être qu’El Flaco ne gagnera la Ligue des Champion ou le Ballon d’or. Peu importe. Il est déjà le digne héritier des Garrincha, Best, Socrates ou Francescoli. Cette caste en équilibre entre le jeu et l’art.

Pour le Docteur, son dévoué secrétaire

Mathieu Aeschmann

13:11 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art, best, football, francescoli, garrincha, javier pastore, socrates

 
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